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RÉCITS ARTICLES TRADUCTIONS AUTRES
2000
SUR LA DIGUE
in Recueil de l’Académie des Jeux Floraux
EXTRAIT

Presque le soir déjà en ces contrées reculées, trouées de soleil par fugues fugitives. Dégradé de gris du ciel, ses replis troublés d’un ressac plus ancien que les pierres. Nous passons ensemble devant le cimetière, sis parmi les ruines d’une cathédrale. Seule la flèche, déchirée, se tend encore vers le silence des cieux. Tu ne dis rien, je te regarde. Je ne te vois pas.

Tu ne me souris pas. C’est le froid, c’est le vent. Tes regards sont perdus dans les brumes du temps. Tes regards, c’est la nuit, c’est tout ce qui m’aspire à toi. Parfois semé d’étoiles, scintillant et parfois, mat et poli comme l’ébonite. Sombres encore, tes cheveux s’échappent, te masquent par instants. Je te regarde.

Je te perds. C’est toi, tu l’as voulu. J’ai demandé, tu es venue. Ton sourire, ton rire même, tes promesses, tout cela réuni et figé par la magie noire et blanche ; nous sortions de chez le photographe, as-tu le temps de pousser jusqu’à la mer ? Nous marchons côte à côte. Images. La jetée qui se profile enfin, trop tôt, en bas. Marches larges, luisantes, attention, je te prends le bras.

Parfois. Ton rire s’atténue, reprend. La mer proche nous parvient par murmures. Tu as peur, un peu. La jetée s’élance, et c’est haut et les rochers affleurent, le vide t’aspire. Je jouis de tes angoisses, je joue de ta frayeur. Je grimpe sur le haut parapet, je me dresse dans le vent, entre deux précipices. Je veux que tu m’admires. Je le réclame. J’ai peur, moi aussi.

Je poursuis. J’ignore le vertige, mais ces vents-là annoncent une tempête : irréguliers, ils me secouent et le pied glisse encore. La mer, en dessous. Froide, frangée de neige mais limpide, les rochers se découpent sous la liquide pellicule de sel comme des ombres au réveil. Je rêve, ton foulard s’envole, vers l’onde, je plonge. Mauvaise idée. Tu n’as pas de foulard.

Je suis sauvé. J’atteins à l’extrémité de la jetée, ma main rencontre le fer de la rambarde. Contact glacé, humide, rassurant. Tu es là, en bas et presque oubliée alors. J’emprunte l’échelle, je ris, tu me prends et me repousses, tu grimpes à ton tour ; je te suis et je te garde. Tu voudrais bien te moquer de mes bravades. Tu le peux, ne sont-elles pas pour toi ? Je n’aime pas le danger.

Mais toi. Dans l’instant, ton œil noyé à l’horizon, ta silhouette une eau-forte. Ton regard se reporte sur l’écume bruissante qui lèche la jetée, en contrebas, c’est ton tour, à quoi penses-tu ? Tes deux mains t’assurent à la rambarde, serrées, si frêles. La chute serait vertigineuse. J’approche et presque te pousse, je te presse un peu. Je retiens ton corps.

Brûlure réciproque. Cet instant connaîtra son écho, dans un futur improbable. Parmi les ruines, assis ensemble dans un recoin de pierres, je te dis, tu me dis, c’est là ton cœur que mime la mer. Encore un soir de tempête. Tu t’agites en dedans, tu ne sais ce que tu veux. Tu veux être libre, tu crains la solitude. Tu voudrais partager, mais ne veux rien donner.

Déjà ce soir-là, sur la digue, tu te dresses et sembles seule. Je serre ton cœur entre mes bras. Tu ne m’appartiens pas, je le sais et tu sais, je n’ai jamais voulu ça. Tu ne sais pas. Je n’ai jamais voulu que ça. J’ai peur, moi aussi. Je te réclame et je t’admire, tu avais besoin de ce regard, qui te souligne — t’illumine. Je ne fais qu’esquisser tes contours.